Mes deux mains trempent dans l'eau froide de Akaroa Harbour, je les agite comme des nageoires pour saluer le dauphin venu me rendre visite. Il s'agit d'un dauphin Hector l'une des espèces les plus rares, une des plus petites aussi, leur taille dépasse rarement 1 mètre 40. Ils viennent entre décembre et février, élever les nouveaux-nés dans les eaux calmes de la baie qu'ils partagent avec les touristes trop heureux de venir à leur rencontre. Cette peau rose qui remue sous son nez semble intriguer ce dauphin curieux qui s'approche à quelques centimètres à peine. Jusqu'à maintenant ceux que nous avions vus ne faisaient que passer. Par groupe de deux trois ils se faufilaient entre nos kayaks, émergeaient de temps en temps ouvrant leur évent pour prendre leur respiration avec un bruit de coureur essouflé, puis disparaissaient sous la mer pour une éternité. Mais ce solitaire ne semble pas se lasser, il tourne autour de mon kayak frôlant mes doigts à chaque passage. Pourquoi s'attarde-t-il ? Mes mains lui évoque-t-il quelque chose, un poisson étrange, ou est-ce comme son regard peut nous laisser supposer, l'envie de comprendre ? A travers le bleu de l'eau, j'admire le corps fuselé du dauphin glisser dans la mer, et de temps à autre aperçois un oeil rieur qui m'observe.
Demandez à Alex ou Tom, mes amis d'enfance, ou à ma mère qui a déménagé plus d'une fois mes piles de bouquin sur les dauphins, ils vous diront que c'est le genre de moment auxquels je rêve depuis l'époque où pas encore très vieux, j'avais lu Un Animal Doué de Raison. J'avais bien donné la becquée à un de ces congénères une quinzaine d'année plus tôt dans un delphinarium d'Orlando, mais se faire tourner autour par un dauphin en liberté, c'est une expérience magique. On se demande bien pourquoi après tout, ça ressemble à un gros poisson, ce ne sont qu'entrailles et viscères enveloppées dans une peau grise pour paraphraser le moine du Nom de la Rose qui lui, parlait des femmes. Pourtant comme pour ces dernières, ce genre de point de vue ne diminue en rien l'attrait que ces êtres exercent sur ceux qui croisent leur regard. C'est ainsi, pas plus que Lee Van Cleef et Clint Eastwood ne pourraient échanger leur rôle, les dauphins resteront dans nos esprit les bons et les requins les méchantes brutes. L'âme en peine, nous nous séparons mon nouvel ami et moi, échangeant à défaut de nos adresses, la promesse sincère de nous revoir. Je reprends mes rames pour partir à la poursuite de notre guide suisse-allemande et fais glisser mon embarcation de fibre carbone rouge en direction des sommets qui surplombent Akaroa. Cette ville lovée au creux du bras de mer qui pénètre la magnifique Bank Peninsula est, en dépit de l'absence totale de boulangerie digne de ce nom, une ancienne colonie française. Le drapeau tricolore flotte fièrement sur la place principale qui s'est dotée d'une rue Jolie et de cafés aux noms qui sentent bon l'Hexagone comme le Ca Bouge Ici. Car on ne le sait pas chez nous, mais les Français ont pendant un temps eu de l'appétit pour ce territoire au bout de leur monde. Certains écrits prétendent que le bateau français contenant un traité similaire à celui signé entre les Anglais et les Maoris à Waitangi est arrivé avec quelques semaines de retard sur son concurrent. Ce traité (exemple parfait du contrat dont il ne faut pas oublier de lire les clauses écrites en minuscule en bas de page de peur de se faire déposséder) permit à la couronne britannique de contrôler la Nouvelle Zélande sans presque avoir à sortir les armes. De cet engouement français pour l'Aotearoa, il ne reste plus aujourd’hui que cette légère empreinte laissée sur cette excroissance terrestre qui s'étend au sud de Christchurch.
Nous marchons maintenant à quelques mètres au-dessus de la plage où nous venons d'aligner nos kayaks, nos regards parcourent, plus d'un siècle après nos aïeux, la péninsule montagneuse couverte d'étendues d'herbes rases qui dissimule dans ses replis de forêts tropicales importunes. Entre les racines dévalent des rivières nourricières qui se jettent dans l'eau verte de l'océan que sillonnent d'ultimes ailerons.
Par Benjamin & Maelle
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Publié dans : Nouvelle-Zélande
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